Un "oublié" de la Grande Armée
le Général Baron HUREL (1774-1847)
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Source : Extrait de la Revue N°122 de l'Institut Napoléon de Janvier 1972, de Marcel LE CLERE, Docteur en droit.
Retranscrit par Arlette et Michel HEURTAUX.
 
"L'an 1774, le cinquième jour de juin, a été baptisé en l'église d'Acon (Eure), François-Alexandre HUREL, fils de François et de Catherine HERVIEUX, né d'aujourd'hui et de leur légitime mariage."
Le parrain était son oncle maternel François HERVIEU et la marraine Françoise Foy CHAMPION, épouse de Monsieur de la ROCHE.
L'acte de mariage des parents, célébré le 5 juillet 1773, également à Acon, fait déjà état comme témoins des époux de la ROCHE, sans doute propriétaires des terres exploitées par les HUREL, ceux-ci originaires de la paroisse d'Aubé (Orne) tandis que Catherine était née à Acon le 23 avril 1746.
On ne trouve pas trace des activités de François Alexandre durant sa jeunesse; domestique agricole chez autrui ou valet chez les siens, on se le représente fort bien comme tous les HUREL contemporains de cette branche : taille élevée, corpulence un peu épaisse, grande force physique, besoin d'activité.
Aussi il n'est pas étonnant qu'aux appels de la Convention, il réponde dès ses 20 ans en s'engageant comme soldat au 2ème bataillon de volontaires nationaux des Deux-Sèvres le 19 février 1794.
Son unité est presque immédiatement intégrée dans l'armée de Sambre et Meuse placée sous les ordres du général JOURDAN, ce qui vaut au jeune HUREL de recevoir le baptême du feu à Fleurus le 26 juin et de reprendre ensuite Landrecies et Valenciennes sur les Anglo-Hollandais.
Il se distingue personnellement au passage de La Roër devant les Autrichiens et, un peu plus tard, fait partie des trois cents grenadiers qui, sous les ordres de l'adjudant général MIREUR, passent le Rhin dans des barques sous le feu ennemi, enlèvent une batterie et font 200 prisonniers.
Il y reçoit sa première blessure que, trop modeste, il ne jugera pas nécessaire de faire figurer dans ses états de service.
En 1795, son régiment passe sous les ordres de BERNADOTTE. HUREL participe ainsi à la bataille de Neumarck et de Wurtzburg, il est l'un des 1500 grenadiers qui soutiennent l'arrière-garde.
C'est alors qu'il est nommé grenadier en titre le 22 novembre.
Passé le 20 février 1796 au 88ème régiment de ligne qui rejoint le général BONAPARTE sur la Tagliamento, il est encore de ce millier de grenadiers qui, sous les ordres du futur maréchal MAISON, ayant tous de l'eau jusqu'aux aisselles, traversent le fleuve, abordent et chassent les Autrichiens qui occupent l'autre rive.
C'est dans ce même régiment, division DESAIX, que nommé caporal (2 avril 1798), il arrive en Egypte.
Au lendemain de la bataille des Pyramides, il est fait sergent. Il accomplit alors un beau fait d'armes : sur l'ordre du général ZAYONECHECK qui le charge d'opérer en avant-garde avec 15 grenadiers, il s'empare de la tente de MOURAD BEY, chef des Mameluks, qui ne doit son salut qu'à la fuite.
Il prend part à la bataille d'Héliopolis, avec KLEBER, et celle d'Aboukir sous MENOU. Il reçoit le 21 mars 1801 un coup de feu au bras gauche.
Le 29 avril, en récompense de son courage durant ces journées, il est nommé sous-lieutenant à titre provisoire par le général en chef MENOU qui vient de succéder à KLEBER assassiné.
Comme le notera son camarade le futur maréchal MAGNAN, ce n'est qu'après sept ans de service, sept campagnes meurtrières, dix batailles, quatre sièges et deux blessures que HUREL obtient l'épaulette.
Peu après, il rentre avec son régiment en France où il reçoit son deuxième galon (1803).
Les notes élogieuses obtenues lors de la campagne d'Egypte le font se retrouver sur les premières listes des membres de la Légion d'Honneur et c'est le tout nouvel Empereur Napoléon qui lui remet lui-même le ruban rouge le 14 juin 1804, au camp de Boulogne où se prépare le débarquement de la Grande Armée en Angleterre.
On connaît le célèbre mouvement de troupes de Napoléon 1er, qui valut à HUREL de combattre contre l'armée de Mack à Ulm le 20 octobre 1805 et d'être parmi les braves dont parle le bulletin de victoire d'Austerlitz le 2 décembre. Remplissant les fonctions déjà importantes d'adjudant major, lors de la campagne de 1805 en Allemagne, HUREL combat à Saalfeld et à Iéna.
C'est à Varsovie même, au cours d'une revue, que Napoléon le fait capitaine le 21 décembre 1806. Cinq jours plus tard, à Pulstück, CAMBRONNE, alors chef de bataillon, lui ordonne d'aborder les Russes par la gauche avec trois compagnies et de les attaquer. HUREL exécute le mouvement avec succés mais une balle lui brise le bras droit, sa troisième blessure.
De Pologne, le 88ème passe en Espagne, fait le siège de Sarragosse et prend Oviedo. C'est là, le 10 octobre 1808, que l'officier apprend sa nomination de capitaine de grenadiers avec rang de chef de bataillon; le 29 mai 1809, il passe aux chasseurs à pied de la Garde Impériale et rejoint ce nouveau corps à Paris; vie de parades et de services d'honneur. Il est muté le 17 février 1811 au 1er régiment de chasseurs dont l'empereur porte habituellement l'uniforme de colonel.
Napoléon se souvient des campagnes d'HUREL et se montre satisfait de ses services puisque, par lettres patentes du 29 janvier 1811, il le fait Chevalier d'Empire avec une rente sur le Mont de piété de Milan et, le 28 novembre 1813, le nomme baron, avec ces armoiries :
"Tiercé en fasce : d'azur au vol ouvert d'argent, chargé d'une épée haute en pal du même et adextrée en chef d'une étoile aussi d'argent, de gueule au signe des chevaliers légionnaires, et d'or à une pyramide de sable, soutenue de sinople et senestrée d'un palmier terrassé de même"
Le 18 septembre, HUREL est nommé chef de bataillon au 6ème régiment de voltigeurs avec lequel il fait héroïquement la campagne de Russie, se distinguant à la Moskova; il est officier de la Légion d'Honneur le 16 mars 1813.
Dans les 6ème et 7ème coalitions, lors des campagnes de Prusse et de Saxe, HUREL commande le 2ème bataillon au 2ème régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde et, au lendemain de la bataille de Dresde, il est nommé en septembre colonel major du 3ème régiment de voltigeurs qu'il conduit aux batailles de Leipzig, Hanau et Francfort.
C'est là, sur un des ponts, le 30 octobre 1813, qu'une balle lui casse la jambe gauche, sa quatrième blessure !.
La fracture se consolide mal : aussi est-ce à l'hôpital qu'il apprend la chute de l'Empire. Il est toutefois rétabli au retour de l'île d'Elbe et reprend le 13 avril 1815 la tête de son 3ème régiment de voltigeurs de la Garde Impériale.
C'est ainsi qu'il prend part au combat de Ligny et à la bataille de Waterloo. On sait l'inutile héroïsme de ces unités.
Placé en non-activité par la Restauration, le colonel HUREL se retira quatre années à Acon, son pays natal, menant une vie paisible et sans faste. Il revient à Paris pour se marier le 21 avril 1818 avec Gabrielle Louise Bathilde de MONTGAILLARD, née à Paris le 2 octobre 1793, elle décédera le 8 janvier 1822 à Perpignan où son époux tenait alors garnison (Union sans postérité).
Le 14 avril 1819, Louis XVIII le fait rappeler (peut être à la suggestion de l'ancien lieutenant d'HUREL : MAGNAN, devenu chef de bataillon par l'amitié du maréchal GOUVION SAINT-CYR) et lui confie le commandement de la 2ème légion départementale de la Seine, puis en 1820, celui du 6ème régiment d'infanterie légère en garnison à Perpignan. C'est là que le trouve l'expédition d'Espagne à laquelle il participe brillamment en Catalogne, sous les ordres du maréchal MONCEY.
Le chef du corps expéditionnaire des Pyrénées, le duc d'Angoulème, donne enfin ses étoiles à HUREL en le nommant maréchal de camp (équivalent de l'actuel général de brigade) le 23 juillet 1823. A ce titre il fait le siège de la Seu d'Urgel, obligeant la ville à capituler après trois jours de tranchée ouverte.
Il occupe ensuite le poste d'inspecteur général de l'Infanterie jusqu'au 21 février 1830 où il est placé à la tête de la 2ème brigade de la 3ème division de l'Armée d'Afrique. Dans l'expédition d'Algérie, c'est lui qui commande la tranchée devant le Fort-l'Empereur et il est le premier officier à y pénétrer après son explosion. Commandant l'une des brigades qui prend Médéah, il est nommé Grand-Officier de la Légion d'Honneur.
Au début de 1831, HUREL rentre en France pour prendre le commandement d'une brigade de l'armée du Nord. Il và ainsi participer à l'affranchissement de la Belgique.
Dès le 9 septembre 1832, le maréchal SOULT, ministre de la guerre, à la demande du Roi des Belges, met les généraux HUREL, VOIROL, HAXO, SEBASTIANI et DESPREZ à la disposition de Léopold 1er (l'armée belge compta alors 104 officiers français, 34 polonais, 10 allemands et 10 anglais).
Après la capitulation d'Anvers obtenue par le général GERARD le 23 décembre, HUREL et DESPREZ sont les deux officiers généraux qui servent effectivement dans l'Armée Belge et sous l'uniforme de celle-ci, afin de l'organiser. Le 28 septembre, il est promu par le Roi, général de division de l'armée belge et se voit confier le commandement de la 1ère division de l'armée.
Ce serait dépasser le cadre d'une étude consacrée à un officier de la Grande Armée que de le suivre dans ses nouvelles - et imprévues - fonctions d'instructeur et créateur de l'armée belge. Disons seulement qu'il remplit si parfaitement sa tâche que le gouvernement belge le nomme chef de l'Etat-major général le 2 février 1834 et songe même à en faire ... un ministre de la guerre.
Casimir PERIER l'eût vu d'un bon oeil, mais le clan orangiste complotait à la Cour et les officiers belges faisaient montre d'un esprit étroit à l'adresse de ce chef français venu cependant les tirer d'embarras.
Comme l'a noté LECONTE, avec l'appui éclairé du Souverain, les généraux français ont donné à la belgique une armée instruite, bien commandée, dotée d'un excellent matériel qui lui permettra dès 1840 "d'appuyer sur une neutralité loyale et forte, une action internationale en faveur de la paix". Ce qui n'empêchait pas les aides de camp du Roi de déprécier auprès de lui HUREL qui exprima plusieurs fois le désir de regagner la France.
C'est en effet le général français DESPREZ qui organise l'état-major, CHAPELIE qui ouvre l'Ecole Militaire et HUREL qui crée le camp stratégique de Beverloo toujours en service.
Louis-Philippe sanctionnera la réussite de son envoyé militaire en nommant HUREL lieutenant général le 31 décembre 1835.
A son tour le roi des Belges le nommera officier de l'ordre de Léopold et de la Croix de fer, et lorsque HUREL regagnera la France, le 22 avril 1841, ce souverain lui décernera la plaque de Grand-Croix.
Le général HUREL à 67 ans, était enfin rendu à la vie civile.
Grâce à l'inventaire dressé après décès (8741 francs), on peut reconstituer le cadre et la vie de cet ancien de la Grande Armée qui fait songer au Colonel CHABERT d'Honoré de BALZAC; HUREL occupait (4 rue Favart, Paris 2ème) un appartement de cinq pièces au 4ème étage sur cour (occupé à ce jour par les bureaux de la Compagnie d'Assurances Générales, à cinquante mètres de l'entrée principale de l'Opéra Comique).
Le mobilier, de style Empire, est qualifié "acajou moderne" !. On y trouve une bibliothèque de trois cents volumes où voisinent l'Histoire du Consulat et de l'Empire de THIERS, l'oeuvre de VOLTAIRE, celle d'Eugène SUE, les mémoires de Napoléon, de Benjamin CONSTANT et du Duc de RAGUSE.
Deux luxes : une fort bonne cave de 765 bouteilles de Bordeaux, d'Arbois et de Lunel et, à côté d'une gravure d'Austerlitz, une "marine" signée GERARD. Si sa garde-robe est décrite usée, HUREL possède, par contre, un magnifique service d'argenterie portant les signes extérieurs d'armoiries de baron : "toque de velours, surmontée de trois plumes, accompagnée de deux lambrequins", six très beaux pistolets et, souvenir de campagne d'Egypte, un kriss rualais ainsi qu'un yatagan.
L'écurie dans la cour, abritait un cheval hongre de 8 ans, que son propriétaire montait fréquemment, et toute une collection des divers journaux de la capitale.
Le baron dont le ménage était tenu par un couple de domestiques (35 francs de gages mensuels pour l'homme), recevait assez souvent de vieux amis, notamment d'anciens officiers ou leurs enfants. Il jouissait d'une petite aisance : retraite annuelle de 9000 francs, quelques dividendes (on le trouve au conseil de surveillance de la Compagnie des Hauts Fourneaux et Forges de Chambon), intérêts de prêts assez fréquents à de jeunes officiers ainsi qu'à sa belle-soeur, la marquise AMELOT du CHAILLOU qui lui devra encore 236 francs à son décès.
Il mourra rue Favart, le 6 mai 1847.
Le jour même, le roi Louis-Philippe fera exprimer à sa famille "ses compliments de condoléances" (sic). Aux obsèques, le dimanche 9 mai, en l'église Saint-Roch, les cordons du poële seront tenus par le prince de Ligne, ambassadeur de sa Majesté le Roi des Belges, le lieutenant général comte BARROIS, le lieutenant général baron GOURGAUD (le compagnon de Napoléon 1er à Ste Hélène), le lieutenant général duc des CARS (son ancien chef en Algérie). L'inhumation se fera au cimetière du Nord dans une concession perpétuelle et le discours sera prononcé par le lieutenant général MAGNAN.
L'actualité de ce mois de printemps 1847 était-elle si fournie pour que le Moniteur du 9 mai de cette même année ne consacrât que cinq lignes au décès du soldat type des guerres de la République et de l'Empire, ayant de plus ajouté au palmarès la conquète d'Alger et mise sur pied de la jeune Armée Belge ?
On lit en effet simplement sur ce journal :
"La mort vient encore de moissonner un des vétérans de l'armée d'Egypte : Monsieur le baron HUREL, grand officier de la Légion d'Honneur, est mort le 6 de ce mois emporté à la suite d'une courte maladie".
Maigre mention au regard d'une vie passée sur les champs de bataille d'Europe et d'Afrique, durant 38 ans (1794-1832) et que résume assez bien son mausolée en forme de sarcophage, surmonté d'une urne atique, au cimetière du Nord, dit de Montparnasse à Paris. Et quand, en 1895, Théophile LAMATHIERE voudra faire figurer la notice du Général HUREL dans son Panthéon de la Légion d'honneur, le Maire d'Acon ignorant tout de son illustre concitoyen HUREL, ne lui répondra même pas.
A quoi tient la célébrité !
Sur son mausolée figure l'épitaphe suivant :
Soldat à Fleurus
Sergent aux Pyramides
Sous-lieutenant à Aboukir
Lieutenant à Ulm
Capitaine à Austerlitz
Chef de bataillon à la Moskova
Colonel de la Garde Impériale à Dresde, Hanau et Waterloo
Général à Mataro, la Seu d'Urgel, Alger
Décoré des mains de l'Empereur au Camp de Boulogne